Journal d'un yoriki : chapitre III
Le 11 du mois de Togashi
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J'espérais goûter à la
tranquilité une fois arrivé à Ryoko Owari. Une fois
encore je pus constater l'étendue de mon effarante naïveté.
Tout d'abord il
a fallu juger K. Ce vil individu s'est révélé coriace. Par
quelque ruse il a
insinué le doute en moi. Avais-je des preuves concrètes de sa
pratique des
arts noirs ? Possédais-je trois témoignages de samuraï ? En
fin de compte il
était parvenu à me destabiliser. De plus Yoshi m'a fait part de
ses doutes
quant à la solidité de nos accusations. Et pour couronner le
tout, Sukunaï
n'a pas voulu témoigner, arguant là qu'il ne s'agissait là que
d'une
mascarade inutile. Nous avons eu des mots, que je n'ai pas tardé
à
regretter, à mon grand dam d'ailleurs. Quoi qu'il en soit après
avoir
interrogé Shosuro Rei à propos de la défense de K, nous avons
acquis la
certitude qu'il était possible de l'executer sans tarder. Deux
jours plus
tard ce fut chose faite, sur la place de l'Hotel de Ville. Entre
temps je
pus me réconcilier avec Sukunaï. Ainsi tout était pour le
mieux.
Cependant la paix ne dure jamais à Ryoko Owari. Un jour après
la mort de
K, Yoshi et moi furent convoqués par notre patronne. Il
s'agissait d'une
affaire de meurtre. La geisha Précieuse, favorite des favorites,
avait été
retrouvé morte non loin de son lieu de travail : L'Etoile du
Matin. A la
mention de ce nom je ne pus que réprimer un frisson. En effet
Yoshi, Sukunaï
et moi y avions passé la soirée précédente. La mort
s'ingéniait à me
suivre...
Après cela nous nous sommes rendus sur l'Ile de la Larme,
accompagnés de
Sukunaï. Guidés par la tenancière de l'Etoile du Matin, nous
avons découvert
le nom de Précieuse. J'ai vu beaucoup de cadavres dans ma vie,
mais là
c'était différent. La pauvre reposait avachie sur le tronc d'un
arbre. Sa
robe déchirée laissit entrevoir une plaie béante, courant de
la base du cou
jusqu'à l'entrejambe. Tout autour quelques traces de lutte (à
demi
dissimulées par la neige fraiche) : branches brisées, sang et
ô surprise, de
la sciure ! Grâce à la sagesse de Sukunaï il nous fut possible
de contacter
l'esprit de Précieuse. Celui-ci, pressé de rejoindre Jigoku, ne
nous révéla
que ceci : L'agresseur était semble-t'il un homme, qualifié de
mauvais
(comme la plupart des tueurs...) ! En recourant aux services de
l'eta
Sourcils nous avons aussi appris quelques éléments
intéressants. Précieuse
était morte par strangulation, puis à l'aide d'un instrumant
tranchant on
avait ouvert sa poitrine et son abdomen. Enfin on l'avait
éviscérée, et
privée de tous ses organes, y compris le cerveau. Le tout avec
professionalisme et technique. Les interrogatoires du personnel
de l'Etoile
du Matin ne nous furent guère utiles. Tout comme la fouille du
dit
établissement. Nous savions seulement que Précieuse était
sortie prendre
l'air dans la soirée, comme à son habitude. Elle n'était
jamais revenue du
jardin, où on l'a retrouvée. Pas de témoins, pas de traces
concluantes et
peu de pistes. Tous les ingrédients d'un bon mystère...
Yoshi et moi avons tout d'abord tenté d'interroger tous les
barbiers réputés
de la ville. Evidemment sans résultats notables (à part la
constatation de
la bassesse de certains). Signalons tout de même que la nuit
précédent cette
enquête (recenser les barbiers a pris plusieurs heures à mes
serviteurs...)
Sukunaï fut le témoin d'un étrange incident : Il errait (pour
je ne sait
quelle raison...) dans le quartier des entrepôts, lorsqu'il
surprit quatre
ruffians s'en prenant à un jeune couple. Avant qu'il n'ait pu
leur donner
une leçon, un individu masqué et vétu de noir s'interposa.
Sautant du haut
d'un toit, il dégaina son sabre et mit fin l'existence de trois
agresseurs,
d'un seul coup. Le dernier ne demanda pas son reste et s'enfuit
à toutes
jambes. Sukunaï malgré sa prévenance ne put apprendre, que le
nom du
justicier : Hirakadesu. J'ai bien sûr fait part de cela à mon
supérieur.
De plus nous avons même tenté de retrouver la trace de cet
individu, par une
patrouille nocturne. C'était sans espoir et nous le savions
bien, mais après
tout qui ne tente rien n'a rien. Le matin suivant, Yoshi et moi
avons reçu
un lien étrange message. Quelques mots seulement, qui nous
incitaient à nous
pencher sur le meurtre de Bayushi Genshi. Il s'agissait d'un
message
anonyme, déposé dans les alcoves à parchemin de notre
résidence.
Piqués au vif nous avons mené une harassante enquête. Il nous
a fallu
consulter
d'obscurs écrits et d'antiques ouvrages. Travail passionnant et
parfois
ardu. Mais les résultats étaient à la hauteur de la tâche. Il
y a près d'un
siècle Bayushi Genshi, noble dame revenant de l'Ile de la Larme,
fut
agressée de nuit, près de la porte de la Condescendance. Elle
aussi fut
éviscérée et privée de tous ses organes. Jamais on ne put
retrouver son
agresseur, et les magistrats d'Emeraude chargés de l'enquête
furent même
limogés pour incompétence. Il m'est tout de suite venu à
l'esprit qu'il
pouvait s'agir de meurtres rituels. En effet les Maho Tsukai
usent parfois
de rites liés à des conjonctions astrales, dont certaines ne se
produisent
qu'à des intervalles de dizaines d'années. En creusant le sujet
et grâce à
la collaboration du sage Yogo Bayukti (l'archiviste des Bayushi
de Ryoko
Owari), nous sommes arrivés aux conclusions suivantes : Depuis
un siècle il
y avait eu en réalité trois meurtres de femmes avec
éviscérations (dont
celui de Précieuse). Tous avaient été commis lors de
conjonctions de trois
astres. Ces conjonctions symbolisant le cycle de la Roue Céleste
et le
passage des saisons astrales. Force était de constater qu'il ne
s'agissait
pas d'un évènement dont les Tsukai usent pour leurs noirs
rituels.
Avant que nous ayons pu poursuivre nos investigations, Sukunaï
vint me
parler. Il m'annonça son départ imminent. Il souhaitait
poursuivre sa quête
familiale, et en cela je ne pouvais le blâmer. Je lui ai fait
mes adieux,
lui souhaitant bonne fortune. C'est un homme de tempérament, à
l'image des
guerriers du clan qui a rejeté sa famille. Je suis certain qu'il
fera encore
résonner la parole de Shinseï comme le tonnerre. Ses conseils
me manqueront,
mais telle est la vie, rien ne dure, tout se fâne...
Par la suite Yoshi a avancé l'idée qu'il nous faudrait recourir
aux Shugenja
des Licornes. En effet nul Yogo ne pouvait identifier le rituel
auquel nous
étions confrontés. Ainsi des avis extérieurs pouvaient
s'avérer utiles. Nous
avons donc rencontré Ide Baranato, le plus illustre Licorne de
Ryoko owari.
Le vieil homme au regard pénétrant a surmonté ses réticences
quant à mon
appartenance clanique, pour nous aider. En cela il nous a prouvé
sa grande
sagesse et je lui en suis gré. Après nos explications, il nous
a appris que
ces meurtres et cette conjonction avaient à voir avec la magie
Gaijin. Il
est une contrée lointaine, que les fidèles de Shinjo nommèrent
Terres
Brulées. Un vaste pays de déserts et de rocailles, où
Amaterasu n'est guère
clémente. Il semble que là bas, cette conjonction ait une
signification
importante pour les sorciers. Des sorciers qui ne respectent ni
les
fortunes, ni Shinseï. Ainsi nous avions à faire à quelqu'un
connaissant
leurs secrets, peut être même à l'un d'entre eux. A l'aide de
Ide Baranato
nous avons fait dresser une liste des marchands affiliés
aux Licornes, et
ayant pu avoir contact avec les Terres Brulées. Nous avons
recensé quelques
herboristes, charpentiers et marchands de bois
(rappelez-vous, la sciure !).
A la suite de quelques interrogatoires et surveillances
(notamment grâce à
quelques heimins et ronins) nous avons déniché un
suspect. Henjo, pâle et
maladif, ce marchand de bois fort discret a attiré notre
attention.
De nuit nous avons pénétré en sa demeure, et constaté qu'elle
semblait batie
au dessus de quelque grotte inondée. En effet ce batiment et
l'entrepôt qui
lui est contigu sont situés non loin des docks, et de la
rivière locale.
Cependant les berges de cette dernière sont argileuses. Donc ce
que nous
avons déniché ne pouvait être que le fruit de la main de
l'homme ! Alors
nous avons conçu un plan : Prendre une barque, passer sous un
ponton et
rejoindre la grotte, le tout de nuit.
Il nous a semblé qu'il serait utile de recourir aux services de
Komote le
ronin. Certes je n'ai pas encore parlé de lui, mais je m'en vais
rectifier
cette omission. Afin de surveiller les demeures de Henjo et d'un
autre
suspect, Yoshi avait engagé quelques heimins et un ronin. Il
semble qu'il
ait trouvé ces individus au dojo de Kitsuki Jotomon. Parmi eux
Komote,
un ronin ne se séparant jamais de son jeune frère. Le pauvret
nommé
Kunoma est d'ailleurs boiteux et muet !
Cette nuit Yoshi, Komote, Kunoma et moi même avons emprunté la
fameuse
barque. Après un court périple nous sommes parvenus à
atteindre la grotte.
Eclairée par un brasero, celle-ci abritait quelques étagères
et une
paillasse. Et sur cette dernière gisait Henjo. A la vue de nos
lanternes il
a déguerpi et je l'ai poursuivi sans coup férir. Il a emprunté
une échelle
menant à sa demeure. Je l'ai distinctement entendu converser
avec sa
servante à l'étage. Or lorsque j'ai rejoint cette dernière,
elle a nié lui
avoir parlé. De plus Henjo s'était enfui sans laisser aucune
trace ni à
l'intérieur, ni à l'extérieur. Pendant que Yoshi interrogeait
la servante
(qui est enceinte d'ailleurs) j'ai "fouillé" la
grotte. Près de la
paillasse, quelques vomissures. Mais le pire se trouvait sur les
étagères
précitées. Il s'agissait de pots de terre cuite à première
vue remplis d'une
matière semi liquide. Pour m'assurer de la nature de cette
matière j'ai
renversé quelques pots. Et j'ai découvert plusieurs organes
humains
parfois mal conservés. De telles horreurs étaient la preuve
flagrante de
la culpabilité de Henjo.
Par la suite nous avons amené la servante de Henjo à l'hôtel
de ville.
Malgré mes intimidations elle s'enferme dans le mensonge. Demain
Pitoyable
s'occupera d'elle, et j'espère lui déliera la langue. De toute
façon on ne
peut protéger un sorcier étranger sans en payer le prix !
Bien il est temps pour moi de dormir quelques heures, si cela est
possible.
Mon esprit est encore hanté par diverses abominations, et un
meurtrier court
toujours...
Bayushi Dasan
Histoire par Alexandre Sombardier, merci à lui.